La sélection de Maggy Belin Biais

  • Abandonné par son père, comme beaucoup d'enfants haïtiens, Guy Régis Jr grandit auprès de sa mère dans des conditions difficiles et ne rencontrera son père, de façon fugace, que cinq fois dans sa vie.
    La première rencontre est aussi son premier souvenir.
    L'enfant est assis, entouré par la nature exubérante d'Haïti. Soudain s'approche une ombre qui masque le soleil. C'est un homme grand et mince qui le prend et le soulève vers le ciel. Il a une tête d'oiseau. Cet homme, qui lui dit être son père, lui propose un jeu :
    « Tu sais jouer aux ombres ?
    - C'est quoi jouer aux ombres ?
    - Tu fermes les yeux, je disparais. » Quand l'enfant ouvre les yeux, l'homme a disparu. Il s'est envolé comme un véritable oiseau.
    C'est le début d'une quête sans fin. Cette première rencontre, cette découverte du père n'aurait pu être qu'une fêlure dans l'équilibre des choses, un souvenir relégué à jamais dans un coin de sa mémoire. Mais, quelques mois plus tard, par une journée torrentielle, le père apparaît à nouveau. Les années passent et l'image de cet homme le hante. Ce n'est plus un oiseau : il est grand, maigre, a de longues moustaches luisantes. L'enfant croit l'apercevoir au marché, parmi les paysans. Il se présente le jour de sa première communion pour participer à la fête, puis repart.
    Un jour, à la saison des mangues, sous un soleil brûlant, il le voit réapparaître. L'enfant ne peut dire un mot, son père lui déclare son amour et s'en va, l'air triste. C'est un adieu. Quelques jours plus tard, il l'aperçoit embarquant sur un navire, exil vers une destination inconnue.
    Avec une imagination forte et un style chamarré, Guy Régis Jr tente d'évoquer l'image d'un père absent et d'apporter une réponse à un besoin fondamental : faire la lumière sur sa propre histoire. Il retrouve, dans un style résurrectif, les scènes et les personnages qui ont marqué son enfance.

  • Longtemps après, lorsque les douleurs se seraient refermées, que les survivants raconteraient lévénement sans que lémotion vînt leur nouer la gorge, certains jureraient avoir senti la veille une forte odeur de soufre dans latmosphère. Dautres diraient lavoir humée depuis trois jours, sans toutefois y avoir prêté attention. Peut-être, allez savoir, lodeur navait-elle existé que dans leur imagination, ou navait-elle pas été assez persistante pour quon sen alarmât.

    Avril 2009 : la terre tremble en Italie. Dans un village des Abruzzes, un couple mixte, Azaka et Mariagrazia, attend dans la joie larrivée de son premier bébé. Sous le regard réprobateur des uns, opposés à la présence des étrangers dans la région, et la curiosité bienveillante des autres.
    Si les secousses tendent à exacerber les tensions, elles viennent rappeler à Azaka un épisode traumatisant de son enfance : un autre séisme, à lautre bout du monde, pendant lequel il fut enseveli sous les décombres. Lhistoire se répéterait-elle? Où quil soit, doit-il redouter la colère de la Terre? Des questions que pour lheure il refuse de se poser : bientôt il sera père, le bonheur ne lui échappera pas Entre chronique au quotidien et commedia dell'arte, Ballade dun amour inachevé revisite les séismes de L'Aquila et d'Haïti, auxquels lauteur sest retrouvé mêlé. Comme souvent chez Louis-Philippe Dalembert, l'humour et la force de vie dominent tout au long du roman.

  • À quatre-vingt six ans, Éliane devait se mettre debout et faire face à son cauchemar intime. Heureusement que ses enfants étaient là, autour d'elle. Ébranlés eux aussi mais présents et attentifs. Ses enfants qui n'en étaient plus depuis longtemps. Mais Éliane restait la mère, celle qui réagissait toujours la première, celle qui avait les idées, qui trouvait les solutions. Déjà elle se colletait à ses émotions. Elle partait au combat.

    Suite aux chamboulements provoqués par le séisme de 2010 en Haïti, Alexandre, interné depuis de nombreuses années, ne peut plus être pris en charge par l'institution qui le garde. En deux jours, sa famille doit s'organiser pour l'accueillir. Éliane, la matriarche infatigable, réunit ses enfants et met tout ce petit monde en ordre de bataille pour installer parmi eux ce fils depuis longtemps absent, quasi inconnu pour certains...

    Alexandre va donc réapprendre à vivre avec sa famille, et réciproquement. Sa présence va bouleverser la vie de chacun, agir comme un révélateur sur ses frères, soeurs, oncles, tantes, cousins et cousines et faire remonter à la surface des souvenirs heureux ou amers, et des émotions enfouies... Même les domestiques de cette grande famille ne seront pas épargnés par le vent nouveau qui souffle sur la maisonnée.

  • Un jour, à vingt-six ans, Thérèse se découvre investie par son double : voici l'heure de "l'autre Thérèse", si loin, si proche, qui s'empare du corps de la jeune femme, lui en révèle les désirs, et la contraint, enfin, à ouvrir les yeux - qu'elle a soigneusement tenus fermés jusqu'alors - sur sa vie dans "une ville sans chemin" où "même les rêves ont une heure pour rentrer".
    Récit d'une crise, récit d'une insurrection de l'âme, vibrant d'une transe qui pourrait noyer sa narratrice possédée, Thérèse en mille morceaux dit la difficulté de naître à l'individualité dans une île déchirée, vers laquelle, de livre en livre, Lyonel Trouillot trace un brûlant chemin d'écriture.

  • " les pins se balancent haut dans le ciel.
    Ils sifflent à perdre haleine et jettent leur mélodie sombre dans le grand jour qui rayonne sur la forêt. gonaïbo et harmonise, la main dans la main, s'en vont parmi les arbres, empoignés par la vaste voix des conifères. ils courent et s'emplissent au passage les mains de fraises des bois et de mûres juteuses. ivres, ils s'enfoncent au plus épais de la forêt. soudain ils s'arrêtent écrasés par la merveille qui s'offre à leurs yeux.
    Devant eux s'étend une véritable muraille d'orchidées sauvages, une tapisserie aux cent couleurs. il y en a de toutes teintes, de toutes formes, les unes plus précieuses que les autres, unies, tigrées, avec des volutes d'étamines, des pétales ourlés, spatulés, frisés, des yeux bridés et souriants, des bouches rouges et bées, des dents ivoirines.

  • « Poussez de hauts cris si jamais ce manuscrit vous tombe sous les yeux ; traitez-moi d'impudique, d'immorale. Assaisonnez-moi d'épithètes injurieuses si cela peut vous soulager, mais vous ne m'intimiderez plus. » Voici donné le ton du récit. Brûlant, âpre, acéré. Claire, l'aînée des sours Clamont, orchestre en sourdine une tragédie qui se joue entre elle et ses sours. Tandis que dehors, partout dans la ville, gronde la fureur.

    « Parler de la romancière Marie Chauvet c'est parler d'un seul livre, mais quel livre ! Son roman Amour, Colère et Folie est devenu avec le temps le grand roman des années noires de la dictature de Duvalier, communément appelé Papa Doc.
    Voilà que quarante-six ans après qu'on l'a réduite au silence (l'horreur absolue pour un écrivain), la voix claire et pure de cette romancière lucide et indomptable refait surface. » Dany Laferrière de l'Académie française Avec la postface de Dany Laferrière de l'Académie française

  • Fille d'Haïti

    Marie Vieux-Chauvet

    Lotus, née d'une mère qui se livrait à la prostitution et d'un père inconnu, voue une haine farouche aux hommes. « Parce qu'ils m'ont volé ma mère, ils sont mes pires ennemis. » Fréquentant bars et boîtes de nuit elle aguiche ceux qui la courtisent, pour mieux les repousser. Parmi eux, le seul à l'aimer d'un authentique amour : Georges Caprou, l'un des leaders de l'opposition au régime qui étouffe Haïti.
    Au contact de cet homme, Lotus finit par ouvrir les yeux sur la misère du peuple. Elle renonce à sa vie dissolue de petite bourgeoise, pour aider les plus pauvres de son quartier, avec le soutien du vieux Charles, son voisin et unique ami.
    Entre Lotus et Caprou naît une relation tumultueuse, soudée par la lutte révolutionnaire à laquelle Lotus s'est jointe. Les émeutes qu'ils fomentent conduisent au renversement du gouvernement, mais à l'enthousiasme succède le désenchantement : ils ont ouvert la boîte de Pandore, à peine libéré de ses oppresseurs le peuple renoue avec ses vieux démons, l'antagonisme entre noirs et mulâtres.
    Traqués par la police, Lotus et Caprou partent se cacher dans la montagne.

  • Dans un petit village haïtien, le houngan, un prêtre vaudou, doit s'élever contre l'expulsion des paysans qui habitent des terres déboisées. Pour cela, il sera aidé de Marie-Ange, une jeune femme fraîchement débarquée de la capitale qu'il prend sous son aile, et de son fils Facius. Prix France-Antilles 1960.

  • Une fille drôle, compère, se dit-il, secouant la tête ; un moment elle te sourit d'amitié et puis dans le temps d'un battement d'yeux, elle te quitte sans même un au revoir. Ainsi commence l'histoire d'un amour, tendre, simple, sublime, entre la belle et farouche Annaïse et Manuel, fils prodigue de Bienaimé et de Délira, de retour en Haïti après quinze ans d'absence.
    « Tout le monde a été touché par les amours de Manuel et d'Annaïse. Aux citadins haïtiens et aux lecteurs étrangers, le roman a révélé la vie paysanne, qu'ils ignoraient autant les uns que les autres. Les évocations du paysage haïtien ont enchanté ; la vieille Délira a éveillé la compassion ; les ronchonnements de Bienaimé ont amusé ; les trouvailles linguistiques de Roumain ont suscité l'admiration. On pourrait presque dire que la critique a été unanime, d'un côté comme de l'autre de l'Atlantique, à élever Gouverneurs de la rosée au rang de chef-d'oeuvre. » (L.-F. Hoffmann)

  • L'auteur de ce poème est ce jeune homme de vingt-deux ans qui prit tout le monde par surprise en publiant à Port-au-Prince, il y a quarante ans, un mince recueil de poèmes au titre énigmatique : Idem (Imprimerie Théodore, 1962).
    Idem veut dire le même. Quelques années plus tard, il a ajouté une sorte de post-scriptum sous un titre presque pareil au précédent : Ibidem. Toujours le même. Et puis plus rien. Ce qui se passe, c'est que ces poèmes se sont mis à croître comme une plante grimpante autour de mon coeur, le serrant à l'étouffer. Il y a dans ce recueil un poème, " Pétion Ville en Noir et Blanc ", qui me semble être le plus lumineux des instantanés que j'ai lus depuis les poings serrés dans mes poches crevées de l'ami Rimbaud.
    Et cet homme vit depuis plus de vingt-cinq ans à Montréal dans l'ignorance de tout le monde. La différence entre Davertige et Ducharme ? Ducharme cache étrangement son corps du public tout en lui dévoilant sa part la plus secrète, son âme. On ne connaît de Davertige ni son corps ni son âme. Un poète secret se promène librement à Montréal. Cette manière de se perdre dans la foule me fait bien penser à Pessoa.

  • Un premier ouvrage de référence pour goûter à l'impressionnante vitalité de la poésie haïtienne d'expression créole et la faire enfin accéder à l'audience plus large qu'elle mérite, à l'évidence, de rencontrer.

    «Puisse la poésie haïtienne de langue créole être connue dans les langues du monde par l'entreprise toujours à risque de la traduction. C'est pour nous un plaisir esthétique et une responsabilité citoyenne d'apporter notre contribution à cette reconnaissance internationale tant méritée".
    «Aujourd'hui, le poète haïtien de langue créole n'est plus condamné à la solitude militante des années de dictature. Son lectorat s'est élargi. Les textes sont lus ou déclamés dans des événements culturels et littéraires. [...] La presse et l'establishment littéraire haïtiens rendent plus ou moins compte de ce qui s'écrit en créole, ce qui n'est malheureusement pas encore le cas de la critique étrangère.» Mehdi Chalmers et Lyonel Trouillot

  • « Droite, fière, sans un sourire, ma mère me regarde partir. Les hommes de sa maison partent en exil avant la trentaine pour ne pas mourir en prison. Les femmes restent. Ma mère a été poignardée deux fois en vingt ans. Papa Doc a chassé mon père du pays. Baby Doc me chasse à son tour. Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas. Toujours ce sourire infiniment triste au coin des lèvres. Je me retourne une dernière fois, mais elle n'est plus là ».

    Vieux Os a vingt-trois ans. Son ami Gasner, journaliste comme lui, vient d'être assassiné par les tontons macoutes. Dès lors s'enclenche la mécanique de l'exil, pressante, radicale : Vieux Os doit passer sa dernière nuit hors de chez lui.

    De taps-taps bondés en déambulations hasardeuses, Vieux Os parcourt son monde en accéléré : les belles de nuit du Brise-de-Mer, bordel miniature où l'on parle d'amour et de grammaire, les amis de toujours, Lisa et Sandra - « l'une pour le corps, l'autre pour le coeur » -, les souvenirs d'enfance à Petit-Goâve dans le giron de Da, les tueurs qui rôdent, les anges gardiens aux allures de dieux vaudou, et toutes les bribes de vie saisies au vol dans les rues de Port-au-Prince.

  • Voici Dany Laferrière dans tous ses exils. Obligé de fuir Haïti à l'âge de 23 ans sous les aboiements d'une meute de chiens, il entame une vie d'exils, de Miami à Paris en passant par le Brésil, sans avoir ajamis vraiment quitté Montréal.
    Après l'Autoportrait de Paris avec chat, Dany Laferrière approfondit la veine du roman dessiné et écrit à la main. L'Exil vaut le voyage offre un point de vue original sur le sentiment de l'exil : est-ce une expérience aussi terrible qu'on le dit ? En revenant sur ce qu'on croit à tort une fatalité, Dany Laferrière nous dit combien les pérégrinations obligées, si on les accueille en ouvrant les yeux et l'esprit, nous enrichissent. Quelle occasion de rencontres nouvelles, avec des écrivains, des femmes et des chats ! Le monde regorge de richesses, et ce livre nous les fait découvrir avec charme et humour, mais aussi, parfois, un lyrisme pudique : « Je viens de parler à ma mère longuement, et je dois partir sans bagage ».
    Si les exils ont leur part d'arrachement, ils donnent aussi à voir le monde et des mondes. De Jorge Luis Borges à Virginia Woolf, de jazzmen solitaires en cafés bondés, de l'Amérique à l'Europe, voici de fructueux exils, avec, pour compagnons de voyage, de chapitre en chapitre, les grands exilés du monde, Ovide, Mme de Staël, Graham Greene, le grand romancier cubain José Lezama Lima, et bien d'autres.

  • Dans un petit village côtier d'une île des Caraïbes, une jeune Occidentale est venue, sur les traces de son père, éclaircir l'énigme aux allures de règlement de comptes qui fonde son roman familial. Au fil de récits qu'elle recueille et qui, chacun à leur manière, posent une question essentielle - "Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ?" -, se déploie, de la confrontation au partage, une cartographie de la fraternité nécessaire des vivants face aux appétits féroces de ceux qui tiennent pour acquis que le monde leur appartient.

  • Le 12 janvier 2010 à 16 heures 53 minutes, dans un crépuscule qui cherchait déjà ses couleurs de fin et de commencement, Port-au-Prince a été chevauchée moins de quarante secondes par un de ces dieux dont on dit qu'ils se repaissent de chair et de sang. Chevauchée sauvagement avant de s'écrouler cheveux hirsutes, yeux révulsés, jambes disloquées, sexe béant, exhibant ses entrailles de ferraille et de poussière, ses viscères et son sang. Livrée, déshabillée, nue, Port-au-Prince n'était pourtant point obscène. Ce qui le fut, c'est sa mise à nu forcée. Ce qui fut obscène et le demeure, c'est le scandale de sa pauvreté. Y. L.
    Sitôt sortis de l'hébétude, les survivants de la catastrophe ont pensé « refondation » : Yanick Lahens, avec eux, a repris le travail, l'inlassable travail des mots. Ce court récit, mû par la double nécessité de dire l'horreur et de la surmonter, en témoigne.
    Déambulant dans les rues de sa ville détruite, l'écrivain part de sa propre expérience : avant le séisme, elle projetait d'écrire un roman d'amour. Revisitant le décor ravagé de sa fiction, elle est saisie par l'histoire immédiate. Comment écrire, s'interroge-t-elle, sans exotiser le malheur, sans en faire une occasion de racolage ?
    Texte de témoignage, texte animé par l'urgence, texte de compassion et de réflexion aussi, Failles désigne l'innommable qu'a été le 12 janvier 2010 en Haïti. Mais il tente aussi de prévenir de l'irresponsabilité qui consisterait pour les Haïtiens à ne pas changer leurs perceptions et leurs comportements. Ses analyses restent en cela, des années après le séisme, d'une grande pertinence et d'une criante actualité.
    Pour Yanick Lahens en effet, la faille géologique qui a englouti Port-au- Prince interdit de faire comme si les autres failles - sociale, politique, économique - n'existaient pas. Il n'y a pas de fatalité dans le malheur du peuple haïtien, ni même dans les carences des élites et la mainmise des organisations internationales : telle est la conviction de l'écrivain qui, malgré le tableau sans complaisance qu'elle brosse de la réalité de son pays, insuffle à ses pages une formidable force de vie.

  • Haïti, janvier 2011. Fito Belmar est architecte-urbaniste et écrivain. Après le succès de son premier livre, il vit aujourd'hui de ses rentes et mène une existence rythmée par les soirées bien arrosées avec ses amis... Mais il cache aussi un lourd secret : certaines nuits, il se faufile dans le camp de Canaan et approche de toutes jeunes filles que la misère vend au plus offrant. Gigantesque camp de réfugiés créé juste après le séisme de janvier 2010, Canaan est devenu depuis un immense bidonville regroupant quelque 80 000 personnes vivant dans la précarité, la violence et le dénuement.
    Lorsqu'il accueille Tatsumi, une journaliste japonaise avec laquelle il n'a communiqué que par messagerie électronique, Fito doit jouer l'hôte parfait. Il n'est pas insensible au charme gracile de la Japonaise et un rapprochement amoureux semble possible. Tatsumi saura-t-elle ramener Fito vers une existence plus lumineuse ?

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