Abdulrahman Khallouf

  • « Tu devrais venir en Syrie, toi ! Tu vas être heureux, tu verras c'est quoi une vie de chien. » C'est ainsi que parle Jamal, énième réfugié qui a la chance, ici, d'avoir un nom, à moins que celui-ci ne soit pas vraiment le sien.

    Dans cette pièce de théâtre, représentative de la misère qui domine le monde, le dramaturge et metteur en scène Abdulrahman Khallouf opère chirurgicalement, donc théâtralement, comme pour nous mettre en face de nous-mêmes - paradoxaux, hypocrites, indigents ou tout bonnement tous, nous tous, humainement - Sous le pont.

  • Entre les rayons, un client vole un pot de gel indispensable pour ses préparatifs à une rencontre attendue et désirée, une caissière fidèle à son métier assiste bouleversée à l'installation de caisses automatiques - le grand remplacement -, deux clients refont le monde en attendant leur tour à une caisse, un agent d'entretien exige le titre de femme de ménage. Dans ce rêve de supermarché, le poétique vient se mêler au banal pour nous plonger dans un univers tout aussi dystopique que volatil.

  • En 2014, l'année où la guerre civile en Syrie est à son apogée, un groupe révolutionnaire s'emparait d'Avicenne, l'hôpital psychiatrique dans la banlieue proche de Damas. Deux mondes entraient alors en collision. Celui des habitants de cet « asile », l'excédent qui ne sert à rien, les décombres d'une société ultra violente verrouillée par les tabous politiques et confessionnels, et animée par la corruption. Et celui des rebelles arrivant en libérateurs, avec toute la certitude et la cruauté indispensables pour mener une guerre. Cette rencontre sera tout à fait explosive. Elle fera voler en éclats notre vision binaire de cette réalité indicible, elle nous fera tenir par la main la racine épineuse du mal syrien et elle nous fera rire de douleur. Pour cette pièce, les auteurs se sont inspirés d'un fait divers dans le feuilleton sanglant de la guerre civile de leur pays d'origine. Dans son avant-scène, Abdulrahman Khallouf rappelle le contexte : «l'événement se situe en 2014 lorsqu'un groupe révolutionnaire réussit à s'emparer de l'hôpital psychiatrique qui se trouve dans une banlieue proche de Damas. Ce jour-là, toute l'équipe médicale et le service de sécurité prennent la fuite, laissant les résidants de l'hôpital Avicenne à leur triste sort. Les rebelles prennent alors le contrôle de l'hôpital pendant quelques heures avant que le régime n'envoie une division de l'armée syrienne régulière et ne récupère le bâtiment.» Ce sont ces quelques heures que le dramaturge Abdulrahman a souhaité faire vivre sur scène. Pour l'accompagner dans l'écriture de la pièce, il a fait appel à son frère, Najdat, ce dernier ayant travaillé auparavant en tant que psychiatre dans ce même hôpital pendant sept ans. Les deux frères ont collaboré étroitement pour la construction des personnages et celle de la trame dramatique de l'action, et pour une cohérence politique, psychologique et sociale de l'ensemble. Cette coécriture, c'est aussi une façon pour eux de «réécrire l'histoire de leur pays et d'interroger la réalité immuable de la guerre», ils tentent d'y reproduire la vie. C'est une pièce tragiquement drôle. Tout y est absurde, la guerre pourtant bien réelle, le contexte surréaliste d'un hôpital psychiatrique abandonné aux mains des rebelles en 2014, des patients souffrants de maladies chroniques et d'autres internés de force pour sauver l'honneur des familles, jusqu'au dénouement de la pièce. « La télécommande » est un texte de théâtre d'Abdulrahman et Najdat Khallouf publié en avril 2017 dans la collection Nyx, avec le soutien du CNL.

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